Bourse
du Voyage et de l'Aventure

2- A la rencontre des petits producteurs de café (suite et fin)

- Jeudi 5 août : Organisation démocratique, scolarisation.

Nous avons la chance de pouvoir assister à l'Assemblée mensuelle des associés, où sont débattus les grands problèmes et où sont prises les décisions concernant la coopérative. La réunion se déroulant en langue Mam, nous avons pu comprendre ce qui s'y passait grâce à l'aide de Miriam. Les associés se retrouvent dans l'entrepôt de la coopérative, les 38 femmes d'un côté, les 98 hommes de l'autre, et les membres dirigeants élus présidant la réunion.
Deux points sont à l'ordre du jour : l'un financier, l'autre administratif.
D'abord, Felipe Perez Pablo propose à l'Assemblée que la coopérative paye la dette contractée par 11 associés auprès d'une banque privée ; ainsi, l'argent qui devait aller sous la forme d'intérêts à la banque irait à la coopérative. Les endettés auront toujours à payer les intérêts, mais ceux-ci resteront dans la communauté pour le bénéfice de tous les associés. Presque toutes les mains se lèvent pour accepter cette proposition, après quoi on peut procéder à l'élection du nouveau conseil d'administration.

Après les interventions de "ceux qui ont quelque chose à dire", chacun des associés exprime ses choix par le vote à main levée, les disparités économiques entre les producteurs n'altérant pas ce fonctionnement démocratique.
Plus tard, nous nous rendons à l'école située au centre du village, à quelques pas de la coopérative. Les professeurs nous invitent à les remplacer quelques instants, ce qui suscite une vague d'agitation et de rires. La scolarisation en espagnol donnera une nouvelle arme aux futurs petits producteurs et aux futurs citoyens pour défendre leurs droits, tant politiques devant les autorités guatémaltèques qu'économiques devant les coyotes (les intermédiaires qui achètent le café).



Le mot-clé de cette coopérative pourrait être esprit communautaire, sans doute parce que l'identité ethnique sous-tend toute l'organisation sociale et économique.

 

-Vendredi 6 août : route et repos.

Revenus la nuit précédente à la capitale, nous profitons de cette journée pour une grasse matinée bien méritée. Nous partons vers quatre heures vers le Nord-Est du pays, dans le département de la Alta Verapaz. Après une succession de virages et une route enfouie dans les forêts de pins et les champs de maïs, nous arrivons à Coban, qui allait être le centre de gravité de nos expéditions futures.

- -Samedi 7 août : la crise du café fait rage dans les terres trop usées.

Partis dès l'aube de Coban, nous arrivons dans la matinée à la coopérative Comon Calabal, ce qui signifie en langue kekchi : " village uni ". Contrairement aux coopératives de Huehuetenango, celle-ci s'est constituée en 1990 sur une ancienne plantation de café qui appartenait à des Allemands arrivés au début du siècle.
Grâce à un crédit accordé par la fédération, les associés ont acheté les terres qu'ils travaillaient comme journaliers depuis des générations. Ce crédit a été remboursé en 5 ans en nature avec le même café produit.



Cependant, si cette coopérative réunit 370 associés, et compte une infrastructure remarquable, la préoccupation majeure demeure la crise du café. En effet, la terre est trop usée, les fertilisants trop chers, le prix d'achat du café trop faible, et les familles trop nombreuses (en moyenne 6 enfants par femme).
N'ayant pas été certifiés comme bénéficiaires du commerce équitable parce que trop nombreux (!), la diversification semble être une issue : les hommes migrent pour quelques mois dans les plantations de papaye du Petén et reviennent pour la récolte, les femmes quant à elles restent pour vendre sur les marchés des environs des poules qu'elles élèvent et des vêtements qu'elles cousent.


 

- Dimanche 8 août : un commerce équitable, réparti entre tous.

Après une nuit passée à Coban, nous arrivons à la Flor del Café Tanchi, voisine de Comon Calebal, 5 kilomètres plus haut sur la même piste de terre battue. Les associés nous apprennent que cette coopérative de 109 associés à été choisie il y a 6 ans pour faire partie du cercle des 14 coopératives sélectionnées au Guatemala par Max Havelaar (ou FLO International) pour bénéficier intégralement des prix du commerce équitable. Ainsi, au lieu de vendre leur café aux prix fluctuants du marché, c'est-à-dire à peu près 40 centimes de dollar la livre, elle l'écoulait au prix fixe de 1,26 dollars.
Cependant, dans une région où les gens se revendiquent Maya Kekchi, et où les liens communautaires sont ancestraux, cette situation créait des tensions et des conflits graves avec les autres petits producteurs de la région qui ne bénéficiaient pas de cet avantage, notamment avec les voisins de Comon Calebal.
Pour rétablir un équilibre entre les individus d'une même communauté et entre les autres 20 000 petits producteurs de la Fédération, l'Assemblée Générale de 2002 a proposé aux " 14 coopératives " de répartir le gain du commerce équitable entre tous, de façon équitable. Alors qu'elles auraient pu refuser et quitter la Fédération pour garder leur profit, les 14 coopératives ont accepté, et depuis, tous les petits producteurs associés vendent leur café à 80 cents de dollar, et non plus aux 40 cents du marché conventionnel.



Ainsi ce sont la solidarité et l'unité entre des producteurs de café qui se trouvent renforcées, grâce à la structure organisatrice qu'ils construisent depuis plus de 30 ans : la FEDECOCAGUA.
L'argent du commerce équitable ainsi redistribué permet à un plus grand nombre de scolariser leurs enfants au moins jusqu'à la Primaire, et de subsister grâce à l'entretien de leurs parcelles.
Après une partie de football conclue par l'immanquable défaite de l'armada française face aux maîtres des caféiers, nous nous retrouvons tous ensemble autour d'un dernier bol du traditionnel kakik au dindon, le plat de fête de la région. Nous quittons les montagnes de maïs et de café pour retrouver la jungle urbaine.

 

- Lundi 9 août : au sommet de la Fédération.
Notre dernier jour d'investigation devait nous permettre de rencontrer les membres dirigeants de la Fédération, ceux qui représentent les intérêts des petits producteurs. A une demie-heure de la capitale nous retrouvons Gustavo Galicia, le responsable des exportations, pour découvrir le centre où est centralisé et trié le café des coopératives.
Cette infrastructure de pointe permet à la Fédération de s'accorder avec les exigences du marché. Allant contre les stéréotypes qui font du commerce équitable une simple forme de charité des pays du Nord envers les pays du Sud, il affirme que le prix équitable devrait être le prix standard d'achat d'un café de qualité, produit avec soin et labeur dans des conditions sociales décentes. Mais la surproduction actuelle de café dans le monde et la logique actuelle du marché en décident autrement. Il est néanmoins réaliste lorsqu'il parle de cette filière, arguant qu'il s'agit encore de petites niches et que le chemin est encore long avant de voir un " precio justo y equitable " pour tous.



Enfin, nous sommes reçus au siège de la Fédération, là où notre aventure avait commencé, pour rencontrer Gerardo de Léon, gérant commercial de l'entreprise. Cet homme d'affaires se trouve à la base du projet de la FEDECOCAGUA. A la fois intraitable et porteur d'un combat, cet homme (né dans une situation économique et familiale difficile, un contexte politique brûlant, mais poussé dès sa jeunesse par une véritable hargne sociale dit-il) poursuit sa lutte avec acharnement et ceci en affrontant les attaques des intermédiaires et autres coyotes. Victime de 3 attentats, Gerardo ne renonce pas. Son but permanent est de s'assurer d'un prix juste et équitable qui génère un profit, à répartir entre les plus de 20 000 membres de la structure fédérative. Pour lui, ce n'est que lorsque les consommateurs auront contraint les grands trusts de café (tels que Nestlé, Kraft Foods ou Sara Lee) à vendre du café à des conditions équitables que les producteurs du Sud pourront trouver une place sur le marché mondial et pourront vivre.

 

- Conclusion.
Ainsi s'achevait notre enquête qui nous a permis d'observer, bien plus que la filière du commerce équitable, tout un système et finalement une solution à la crise économique et au dérèglement du marché.
En espagnol, on dit commerce juste, en français et en anglais, commerce équitable. De la justice à l'équité, le commerce équitable cherche à faire levier et à impulser une nouvelle dynamique dans la consommation. La balle est dans le camp du consommateur.
Tous les producteurs de café que nous avons rencontrés sont formels: Ils veulent vivre de façon digne et décente de leur travail, et conscients de leur dépendance des consommateurs de café, nous, ils ne veulent pas de dons gratuits qui ne structurent en rien leurs communautés et leurs familles, mais d'un " precio justo " pour le café qu'ils travaillent.

Ainsi, lorsque des logiques économiques se rencontrent dans un marché mondial, il semblerait que les acteurs cherchent à agir et à trouver les solutions qui leur soient favorables. Mais que se passe-t-il, d'une façon plus large, lorsque ce sont les hommes issus et représentant des cultures différentes qui se rencontrent pour donner naissance à un certain métissage ?

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