III- Le Guatemala : la mosaïque
métisse
1- Qu'est-ce que le métissage culturel ? (Définition
et conception du métissage)
Avant toute réflexion, il est essentiel de
comprendre ce que recouvre la notion de métissage utilisé
aujourd'hui dans des contextes différents, et de plus en plus
" tendance " et médiatique.
Le Petit Robert :
Métissage : 1834 "croisement, mélange de races
différentes", "le métissage culturel : acculturation",
"zool. Botanique : hybridation" - Voir Métis.
Acculturation : 1911 "processus par lequel un groupe humain assimile
tout ou partie des valeurs culturelles d'un autre groupe humain",
"adaptation d'un individu à une culture étrangère
avec laquelle il est en contact".
Métis : XIIème "Qui est mélangé ;
qui est fait moitié d'une chose, moitié d'une autre",
"qui est issu du croisement de races, de variétés
différentes de la même espèce - Voir hybride,
composite".
Hybride : 1596 "composé de deux éléments
de nature différente anormalement réunis ; qui participe
à plusieurs ensembles, genres, styles : composite".
La difficulté majeure lorsque l'on cherche
à étudier le métissage aujourd'hui (si on cherche
à dépasser le simple métissage biologique) réside
dans le fait que, d'une certaine façon, presque toute création
humaine pourrait être qualifiée de métisse. En
effet, nous sommes une planète depuis bien longtemps, et les
mélanges, fruits des échanges, ont lieu entre les hommes
depuis toujours, avec des intensités différentes. Nos
cultures sont justement le produit d'allers-retours entre des hommes
qui, bon gré mal gré, ont été des espèces
passeurs culturels empruntant " des choses et des idées
" à des hommes d'ailleurs pour les adapter, les transposer
ou les appliquer à nos sociétés.
Les sciences sociales nous apprennent qu'aujourd'hui aucune culture
ne saurait être un isolat fermé et imperméable,
et toute mise en contact nécessaire entre deux entités
suppose " que quelque chose va s'y produire ". Les notions
d'ethnie, d'identité, de race, de culture et de tradition sont
à redéfinir ou à manipuler avec précaution.
A l'illusion ethnocentrique d'une identité culturelle spécifique
et permanente qui s'incarnerait dans des représentations et
dans des coutumes établies, succède une vision relativiste
qui voit tout phénomène culturel impossible à
caractériser car muable et fluctuant. Si l'on dit que nous
sommes une nation métisse, depuis quel point de vue ou de quel
repère parle-t-on ?
La solution pourrait être dans un juste milieu. Pour que naisse
une culture métisse, nous dit l'historien Serge Gruzinski reprenant
les propos de l'anthropologue mexicain Aguirre Beltran, il faut qu'il
y ait un certain affrontement qui inter-relie de façon profonde
les deux entités en conflit : " Les éléments
opposés des cultures en contact tendent à s'exclure
mutuellement, ils s'affrontent et s'opposent les uns aux autres ;
mais en même temps ils tendent à s'interpénétrer,
à se conjuguer, à s'identifier ". Le métissage
serait un processus qui s'activerait lorsque des éléments
opposés se trouveraient nécessairement réunis.
Cette réunion nécessaire serait culturellement féconde,
donnant vie à des créations métisses et hybrides.
Emerge alors une espèce de nébuleuse métisse,
où tout se mélange avec des intensités variables
pour donner naissance à " quelque chose ". Que ce
soit biologique (dans le sang), social (dans l'organisation de la
société), culturel (dans les représentations
de l'univers et dans les traditions) ou tout cela à la fois,
la nébuleuse métisse semble être partout.
Nous nous en tiendrons à cette définition large et souple
du métissage : une mise en contact féconde entre des
entités différentes. Ceux qui souhaitent approfondir
cette problématique pourront lire les ouvrages cités
en bibliographie.
2- Du métissage au Guatemala ?
Le Guatemala réunit sur son territoire une pluri-culturalité
fascinante qui ne semble pas vraiment se mélanger. On peut
compter quatre grands groupes ethniques : les indiens Mayas, les métis
indiens/blancs, les blancs descendants des européens et les
noirs Garifunas, chacun de ces groupes ayant ses codes particuliers
et ses espaces.
Le métissage au Guatemala n'est pas flagrant. Ici, malgré
une densité incroyable de traditions qui cohabitent, on ne
peut pas dire qu'elles se soient fondues les unes dans les autres.
D'un point de vue biologique, les groupes ethniques se sont très
peu mélangés entre eux, et la majorité de la
population appartient à l'une des sept grandes sous-familles
ethniques Mayas (Mames, Tzutuhiles, Pokomanes, Chortis, etc.) Cette
situation contraste fortement avec celle du Mexique ou du Brésil,
où la majorité des habitants sont biologiquement des
métisses. Si au Mexique par exemple, " métisser
les indiens " a été dès le début
de la Conquête un projet politique pour les espagnols, au Guatemala
on ne connaît rien de tel : les populations Mayas sont restées
pendant des siècles dans les montagnes reculées, et
les oligarchies blanches sont restées dans la capitale pour
diriger le pays.
Encore aujourd'hui, les structures locales semblent prédominer,
ce qui limite la diffusion d'une véritable identité
nationale, nécessairement métisse. Avant d'être
Guatémaltèque, les individus se considèrent Huehuetèque,
Jacaltèque, etc. Cette résistance à se voir partie
intégrante d'une identité plus large est un signe de
l'attachement profond à des valeurs traditionnelles et locales.
Cependant, cet attachement n'en reste pas moins perméable à
des influences variées, apportées aujourd'hui par la
migration vers les Etats-Unis, le tourisme, et l'accès systématique
d'un plus grand nombre à la télévision ou à
la radio.
Le métissage que nous allions observer n'allait pas être
cette fusion entre cultures, mais bien ces scènes, ces emprunts
et ces créations, signes d'une rencontre féconde entre
deux altérités.
Voici restitués quelques uns de ces mélanges qui ont
aiguisé et intrigué notre regard de franco-européens
face au panorama humain guatémaltèque que nous avons
rencontré.
suite