3- Scènes métisses : " le
noir caribéen qui parlait maya et la maya Mam qui chantait
Britney Spears"
La cordillère des Cuchumatanes au parfum
des Etats-Unis

Lorsque l'on parcourt les villages de la cordillère près
de Todos Santos, on remarque quelques maisons qui se distinguent des
cabanes traditionnelles faites depuis des millénaires en torchis.
Il s'agit de maisons construites en parpaing gris d'après un
modèle semblable : un étage, un escalier extérieur,
et une sorte de frise en relief qui orne le sommet de la construction.
On est étonné de voir gravé tout autour d'une
de ces maisons à la sortie de Todos Santos dans des lettres
rouges, blanches et bleues "USA-USA-USA". Arrivés
à la coopérative de la Todosanterita 20 kilomètres
plus haut, on est tout aussi étonné de voir une de ces
mêmes maisons porter des symboles et des glyphes qui font immanquablement
penser aux stèles de Tikal. La maison d'à côté
porte sur sa " frise en couronne " une étoile que
l'on reconnaît aisément : l'étoile de l'équipe
de football américain des Cow-Boys de Dallas.
Il semble que les migrants qui vont travailler aux Etats-Unis construisent
leurs maisons sur ce modèle architectural, où la frise
décorative laisse libre cours à leurs fantaisies métisses.
Il reste à savoir d'où est-ce qu'ils ont pris ce modèle,
qui sert aujourd'hui de patron à l'architecture locale. Ce
sera pour une prochaine fois.

De retour à la capitale, sur la piste de crête dans les
Cuchumatanes, nous prenons en stop deux jeunes hommes qui portaient
les habits typiques des hommes Mayas Mames : ces pantalons rouges
et blancs à rayures et ces chemises blanches que les femmes
cousent pour leur mari et leurs enfants. Alejandro, l'un d'eux, nous
raconte qu'il a vingt ans et qu'il revient tout juste des Etats-Unis,
où il a travaillé pendant cinq ans. Il parle une sorte
de slang des chicanos (les hispaniques aux Etats-Unis), mi-espagnol
mi-anglais, qu'il est curieux de retrouver dans une conversation entre
jeunes hommes du même âge à l'arrière d'une
Jeep dans les brumes des montagnes guatémaltèques. Aussi
n'est-on plus étonné lorsqu'on le voit descendre de
la voiture et s'éloigner portant son pantalon traditionnel
auquel il a apporté quelques modifications : il a élargi
les jambes et raccourci la longueur pour en faire une espèce
de pantalon de rappeur, le vêtement distinctif des gangs de
cholos aux Etats-Unis. C'est bien un signe de la permanence et de
l'adaptabilité des traditions
Tout de même, on aurait
bien aimé voir la tête de sa mère quand il a dû
lui demander de tisser ce pantalon sur ce nouveau patron.
Alta Verapaz : Les héritages du passé et les mélanges
composites
Nous avons été frappés de voir dans les deux
coopératives près de Coban, Comon Calebal et Flor del
Café Tanchi, plusieurs visages de jeunes enfants qui se distinguaient
des autres par leurs traits européens. Intrigués par
ces visages à yeux bleus enrobés dans les tissus colorés
mayas, nous sommes perplexes. Lorsque l'un des associés nous
vante la beauté des filles de sa région, il insiste
tout particulièrement sur ces filles aux yeux clairs, ces filles
nées de l'union éphémère d'une femme indienne
et d'un descendant d'une de ces familles allemandes venues au début
du siècle. C'est vrai que ces visages métissés
ont une beauté certaine. Mais le métissage semble n'être
ici que biologique, le père n'ayant pas laissé d'autres
empreintes.
Lorsque nous sommes invités à un kakik chez Don Juan,
le président de Comon Calebal, nous sommes interpellés
par la décoration composite, cosmopolite et multicolore qui
orne les murs de la pièce principale : portraits de famille,
représentation de la Cène, autocollants de Walt Disney,
calendriers aux images d'un kitch coloré. Son autel attire
notre regard : le Christ, la Vierge mexicaine de la Guadalupe, une
divinité maya du Maïs, quelques statues de Saints et quelques
crucifix, nous font penser à un syncrétisme certain,
ou peut-être à une conception d'unité...
Livingston l'hybride
Livingston est une création hybride permanente
; la diversité s'y rencontre en un choc violent et musical
dans ce village perdu dans la mer des Caraïbes, accessible seulement
par bateau. Les noirs Garifunas, les plus anciens habitants du lieu,
sont issus d'un métissage entre les Indiens Arawak et ceux
d'une île proche, et les esclaves noirs africains apportés
par les espagnols au 17ème siècle.

Ces noirs caribéens parlent le garifuna, un dialecte mêlant
l'africain, l'arawak, l'anglais et le créole français.
Aussi, il y a quelques années, les conflits entre l'armée
et les guérillas rurales faisant rage, nombre de Mayas Kekchi
sont venus trouver refuge ici.
Plus récemment, avec le développement du tourisme, Livingston
est devenue une destination de choix pour les touristes, jeunes et
vieux, de tous les pays. On vient ici pour faire la fête, au
rythme des musiques et des danses les plus diverses qui contribuent
à faire de ce lieu un véritable vivier de mélanges.
On se prend à se retrouver à la nuit tombée dans
une cantina peinte en bleu qui n'est pas sans rappeler les cases de
la Jamaïque. A l'intérieur, quelques noirs Garifunas,
leur verre d'aguardiente à la main, chantent à tue-tête
(accompagnant une radio éventrée) des chansons de mariachis,
ces chants folkloriques mexicains. La nuit suivante, on s'étonne
encore de retrouver au Tropicool des mélanges de rythmes techno
et house qui nous plongent dans un univers urbain décontextualisé.
Cependant, la voix de Bob Marley et les airs de Mento qui reviennent
régulièrement rappellent que le reggae est ici le roi.
Enfin, lorsqu'on arpente la rue principale du village, on est stupéfait
d'entendre au fil de la marche dans la nuit noire sortir des cases
et des bars les voix de Compay Segundo, Britney Spears, The Doors
ou Pink Floyd. Aussi, l'on n'est plus du tout étonné
quand un jeune garifuna vient à notre rencontre, dit s'appeler
Dario et prétend parler garifuna, espagnol, kekchi, et quelques
mots d'anglais.
Ces mélanges composites, fruits de l'histoire et des situations
diverses, semblent faire de Livingston, avec un brin de surréalisme,
un havre foisonnant de créations hybrides.

Conclusion
de l'aventure
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