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Une mission humanitaire au Cambodge

Compte-rendu d'activité

En rédigeant ce rapport, je n'ai pas seulement voulu décrire le travail matériel réalisé lors de notre séjour à Kompong Thom au Cambodge. J'ai essayé de livrer également quelques observations faites sur la vie de la population khmère si différente de la nôtre, sur sa façon de travailler et de s'organiser en société. Autant d'éléments qui peuvent justifier certains aspects de notre projet, ou aider d'autres personnes qui souhaiteraient s'engager dans ce type d'action. Je me suis aussi efforcé de dégager la mesure réelle de l'aide apportée aux villageois pour lesquels nous avons travaillé, si tant est que cette aide puisse être mesurée.

Avant toute chose, je dois rappeler ce qu'est l'association Kampuchéa Souriya avec laquelle je suis parti. Cette association a été créée en février 2001 par un groupe d'étudiants dans le but d'apporter un soutien aux équipes de Caritas Cambodge. Caritas Cambodge {l'équivalent du Secours Catholique en France} est une ONG qui lutte dans la capitale et dans les villages contre la pauvreté, notamment en suscitant la création de groupes de familles pauvres, appelés VDA (Village Development Associations) pour affronter collectivement les problèmes qu'elles rencontrent. Ainsi unies, ces familles peuvent lancer de petits chantiers qui profitent à tout le village : remblayer une route, creuser un puits, bâtir un pont, etc. Les ouvriers en sont volontaires ; Caritas aide à acheter les matériaux de construction et rémunère les travaux effectués par du riz, pour que les familles des volontaires soient nourries pendant qu'ils sont sur le chantier. Ainsi, il n'y a pas d'argent gaspillé et les ouvrages réalisés profitent à la collectivité. L'argent apporté par Caritas provient essentiellement de l'extérieur, c'est à dire principalement de France, mais aussi d'Inde et d'autres pays d'Asie.

Au cours de l'été, le groupe a réalisé une première mission au Cambodge : il s'agissait de la construction de silos à riz, pour entreposer les semences à l'abri des inondations et des bêtes. Ils sont revenus en France conquis par le pays, mais surtout convaincus de la nécessité d'aider les villages à se réorganiser après les terribles années du régime de Pol Pot (1975-1979), de l'occupation vietnamienne (1979-1989) et les récentes années troublées par les poches de résistance des khmers rouges (jusqu'en 1998). Ne pouvant pas repartir eux-mêmes, ils ont cherché d'autres étudiants pour reprendre le flambeau, notamment sur le campus de l'École Centrale, dont plusieurs d'entre eux étaient issus. Nous avons répondu à l'appel, pour monter un nouveau projet « Cambodge 2002 »

1. Le fruit d'une année de travail

Le groupe des participants au projet 2002 a été définitivement fixé en novembre 2001. Il comprenait dix étudiants de l'École Centrale Paris, une étudiante en médecine, une étudiante de Sciences Politiques, un aumônier. Forts de cette équipe, nous avons repris l'association Kampuchéa Souriya.

En reprenant cette association, nous avons voulu apporter une aide double : aller sur place offrir notre force de travail, mais aussi apporter un complément financier, dont nous avons bien compris qu'il serait le bienvenu, si modeste soit-il. Pour remplir ce deuxième objectif, nous avons démarché un certain nombre d'entreprises et d'institutions.

Ainsi, le séjour ne constitue pas à lui seul notre projet. Il n'en est que l'aboutissement, rendu possible par huit mois de préparation méticuleuse : préparation administrative, sanitaire, recherche de fonds pour le financement, mais aussi formation à la culture du pays, à la pauvreté, et préparation de supports pour présenter la France et discuter avec les personnes que nous allions rencontrer.

La recherche des fonds nécessaires au projet n'est certes pas la plus agréable de ces tâches préalables. Elle est cependant formatrice, et a porté ses fruits de façon satisfaisante : nous avons réalisé nos objectifs, tout en limitant la participation aux frais de chaque membre à environ 500 euros, ce qui n'est tout de même pas négligeable, compte tenu du fait que nous devions aussi acheter notre visa, et payer nos vaccins nous-même. Nous avons commencé par réaliser une belle plaquette de présentation, dont l'impression constituait un don de la part de l'imprimeur, plaquette qui nous a bien aidés tout au long de l'année. Puis nous avons présenté notre projet à différentes entreprises susceptibles de nous parrainer, mais surtout à des institutions, chrétiennes ou non (société des jésuites de France, lycée Saint Jean de Passy, lycée Pasteur à Paris, où nous sommes intervenus à plusieurs reprises dans les classes pour parler du Cambodge et de ce que nous allions y faire... ). Nous avons également cherché à obtenir des subventions publiques.

La préparation sanitaire est aussi à prendre au sérieux. Nous nous sommes adressés à l'Institut Pasteur pour effectuer les vaccins nécessaires et choisir des traitements anti­paludéens. Et bien sûr, nous avons constitué une trousse à pharmacie bien fournie (là encore en partie grâce à des dons d'hôpitaux ou de pharmacies) qui a servi au groupe, mais aussi à soigner quelques blessures légères des cambodgiens sur les chantiers, absolument dépourvus de tout désinfectant.

Pour partir avec un minimum de connaissances sur le Cambodge et ses habitants, nous avons pris contact avec un cambodgien qui a vécu longtemps en France avant de retourner au Cambodge pour travailler. Nous avons également rencontré des responsables du Secours Catholique, qui nous ont parlé abondamment de la pauvreté au Cambodge et en Asie. Leurs renseignements et les conseils qu'ils nous ont donnés nous ont été très utiles par la suite.

2. Mission surplace

Il s'agissait avant tout d'apporter un soutien actif aux travaux de Caritas. Nous avions prévu initialement d'aider sur des chantiers de silos à riz, dont l'importance pour entreposer les semences est capitale. Cependant, une fois sur place, en concertation avec Caritas, nous avons finalement choisi deux chantiers plus urgents compte tenu de l'imminence de la mousson : une digue en terre dans une rizière, et un pont en bois pour une route surélevée.

De ces deux chantiers, je garde l'impression d'une cruelle absence de moyens. Le peuple khmer est un peuple industrieux: les plus pauvres surtout ne ménagent pas leur peine, et les enfants apportent une aide précieuse au travail. Seulement, ils n'ont dans les villages pas beaucoup plus d'outils qu'ils n'en avaient peut-être il y a mille ans : des haches, des houes, des paniers pour transporter la terre... C'est la raison pour laquelle tout chantier, même petit, demande du temps, sans compter les difficultés de transport pour se rendre sur place et pour acheminer les matériaux de construction.

Notre temps s'est ainsi partagé en deux semaines pour la digue, et deux semaines pour le pont, le reste du temps ayant été occupé par la formation avec le personnel de Caritas, et par nos activités culturelles : présentation de la France, jeux avec les enfants des villages etc.

La digue est une sorte de rempart de terre d'une vingtaine de mètres de long et d'environ 2 mètres de haut à l'endroit où le terrain est le plus bas. Nous l'avons dressée contre les inondations pour protéger les rizières de l'eau trop précoce. Chaque année en effet, l'eau, débordant des rivières alimentant le lac Tonlé Sap, envahit la plaine. C'est elle qui entretient la fertilité de la terre, et le riz a besoin d'être inondé pour pousser. Mais si la mousson arrive trop tôt, les pousses trop fragiles sont détruites et la récolte est mauvaise. Notre séjour s'est déroulé pendant le début de la mousson. C'est-à-dire qu'il faisait très chaud, avec beaucoup de soleil pendant la journée. Vers le soir, le ciel se couvrait rapidement de nuages très noirs, et en quelques minutes, un fort vent amenait une pluie torrentielle. La pluie durait une demie-heure à une heure. Et aussitôt après le ciel se dégageait pour la nuit. La plaine n'était pas encore inondée.

Nous nous sommes donc mis au travail avec les volontaires du villages, amusés au début par nos maladresses. Malgré la barrière de la langue, ils nous ont montré comment manier leurs outils, au reste assez élémentaires, comme je l'ai dit déjà. Nous creusions la terre avec des houes juste à côté du barrage, et nous en remplissions de petits paniers, que nous allions déverser sur le barrage. Là, la terre était tassée à l'aide d'outils appelés « éléphant leg », sorte de masses que nous laissions tomber lourdement sur le sol, inlassablement. Dans ces conditions, transporter quelques mètres cubes de terre est un véritable travail de Romains. C'est un peu comme si on nous avait demandé de construire un château de sable grandeur nature... avec des outils de plage ! Pour les cambodgiens, notre appoint de main d'oeuvre a donc été plus que bienvenu, et treize paires de bras supplémentaires ont considérablement allégé un travail que l'arrivée de la mousson rendait assez urgent. Le rythme de travail n'était pourtant pas effréné, et nous aurions sans doute pu accélérer la cadence, n'eût été la chaleur accablante du soleil dont seul un abri de fortune pouvait nous protéger au milieu de la rizière. L'eau que nous buvions était chaude : pas question d'en garder au frais dans un village où l'électricité n'arrivait probablement pas. Le village d'ailleurs était à quarante minutes de marche du chantier.

Malgré ces conditions difficiles, le travail a été mené à bien, et dans une excellente humeur. Nous nous sommes rapidement liés d'amitié avec les ouvriers cambodgiens, au début un peu intrigués, mais aussi avec leurs enfants, à tel point qu'au bout de quelques jours, ils venaient aider également au chantier, pour pouvoir jouer encore aux jeux que nous leur avions appris, et pour nous écouter chanter des chansons. La jeunesse est à la fois l'avenir et le grand péril de ce pays. Le Cambodge est en effet peuplé d'enfants : la moitié de la population a moins de 15 ans aujourd'hui. Bientôt ces enfants auront des familles à nourrir, et ce ne sera certes pas facile de les faire travailler taus. Mais c'est à eux qu'il appartiendra de sortir ce pays de la misère économique où l'histoire l'a plongé, d'en développer les industries et, pourquoi pas, le tourisme, pour l'instant quasiment inexistants. Ce sont des réflexions qui me sont venues en pensant à l'avenir de ce pays, en discutant avec des gens qui le connaissent bien. Certes, il est urgent de s'occuper des plus pauvres, et c'est, je crois, ce que nous avons contribué à faire. Il me paraît aussi opportun de favoriser l'action de ceux, peut-être un peu plus riches, qui peuvent créer des emplois, et de les encourager à le faire en vue du développement économique du pays. Mais là n'était pas notre mission.

Le pont est un ouvrage plus élaboré pour lequel la présence d'un architecte extérieur au village était nécessaire. Il s'agissait de remplacer un vieux pont en bois menaçant de s'écrouler par un pont neuf. Nous n'avons pas d'abord mis par terre l'ancien pont. Au contraire, nous avons remplacé progressivement le vieux bois par du neuf en nous servant des anciennes poutres comme échafaudage. Nous avons ainsi entièrement reconstruit, en l'élargissant, ce pont de 28 mètres de long. Compte tenu de la bonne qualité du bois, il devrait durer environ 25 ans, et servira à faire passer piétons, bicyclettes, motos, mais aussi vaches et buffles, avec ou sans attelage. En revanche, bien qu'il puisse largement les supporter, il ne verra probablement jamais de voiture ou de camions, tant la route qu'il prolonge est étroite et fragile. C'est une route surélevée qui traverse la plaine jusqu'à la rivière. Pendant la saison des pluies, la plaine est inondée, et le pont que nous avons réalisé permet la circulation de l'eau, en évitant qu'elle n'emporte la route. Ce deuxième ouvrage nous a beaucoup appris, tant sur les méthodes de construction que sur l'organisation du travail au Cambodge. Les ouvriers Cambodgiens sont toujours assez nombreux sur le chantier, mais peu d'entre eux travaillent simultanément. Quelques uns travaillent, les autres discutent, regardent ou se reposent, et ils se relaient ainsi pendant toute la journée. De cette façon, le travail est moins fatigant et le manque d'outils ne se fait pas trop sentir. Les Cambodgiens sont très habiles pour le travail du bois. Il faut dire que la grande majorité des habitations est en bois. C'est encore le matériau le plus utilisé, mais les restrictions gouvernementales, pour essayer d'enrayer la déforestation massive que connaît le pays, en font un produit de plus en plus onéreux.

L'emploi du temps de nos journées répondait à la fois aux exigences des chantiers et aux exigences de notre vie de groupe. Nous étions logés dans la paroisse de Kompong Thom. Nous nous levions tôt le matin, conformément à l'usage local, si bien que nous étions prêts à partir vers 7h30. Pour nous rendre sur le chantier de la digue, nous allions en camionnette au village. De là, il fallait environ quarante minutes de marche dans la rizière pour atteindre le chantier. Quant au pont, nous le construisions dans un village au bord de la rivière Sen, qui traverse Kompong Thom. Nous prenions donc le bateau (environ une heure, à vitesse réduite). Nous travaillions jusque vers 15 heures, avec une pause pour le déjeuner, avant de prendre le chemin du retour. Nous avions alors un peu de temps pour accomplir les tâches ménagères indispensables (douches, lessive, ménage... ) et pour prendre un temps plus spirituel avec l'aumônier. Nous prenions le dîner à 19 heures, juste après le coucher du soleil.

3. Portée de notre action

Si notre force de travail a été bien accueillie sur place, il faut reconnaître que nous n'avons rien apporté de plus que nos bras: aucune connaissance liée à nos études d'ingénieur, ni aucune méthode de travail spécifiquement européenne. D'autres cambodgiens auraient pu se charger avec autant, sinon plus, d'efficacité que nous, des tâches que nous avons accomplies. Mais la portée de notre action ne se mesure pas seulement en quantité de terre transportée ou en nombre de planches assemblées. Notre aide ne se compte pas non plus uniquement financièrement, même si l'argent est absolument nécessaire pour mener à bien les projets de Caritas.

En premier lieu, le fait de travailler, en toute simplicité, sur un pied d'égalité avec ces volontaires, choisis parmi les plus démunis, est particulièrement valorisant pour eux, qui souffrent parfois d'un complexe d'infériorité par rapport aux européens, mais aussi, comme nous l'avons remarqué, par rapport à leurs voisins vietnamiens beaucoup plus arrogants que les khmers. Ceux qui avaient déjà vu des blancs, ce qui n'était sans doute pas le cas de la majorité dans ces villages ruraux reculés, n'en avaient probablement jamais vu travailler. Pendant quatre semaines, nous nous sommes ainsi fait expliquer les gestes justes pour le maniement des houes et haches. C'était pour eux l'occasion de se placer dans la position du pédagogue par rapport à son élève, avec ce que cela comporte de fierté, de satisfaction personnelle, et de valorisation du travail.

Un deuxième point très positif est le surplus de crédibilité apporté à l'équipe locale de Caritas. On comprend bien qu'il n'est pas forcément évident pour elle de se faire accepter dans les villages. Ce qu'elle propose n'est pas toujours très bien accueilli par des familles qui ne voient pas l'utilité immédiate de s'associer, tant il est vrai que les années « khmers rouges », et les années d'occupation vietnamienne, ont laissé, dans un pays complètement désorganisé, des habitants peu enclins à prendre initiatives et responsabilités. Les membres de Caritas sont en général cambodgiens au niveau local, et étrangers (notamment indiens, népalais, français.., ) pour la plupart des responsables. Il est clair que voir des français parcourir des milliers de kilomètres pour venir, non observer, non superviser, mais participer à ces chantiers ne peut qu'avoir une influence très positive sur ceux qui douteraient de leur bien-fondé.

Nous avons également cherché les occasions de provoquer un véritable échange culturel, notamment sur les sujets de préoccupation quotidienne : la cuisine, les moyens de transport, l'agriculture. A cette fin, nous avions préparé plusieurs panneaux photos qui ont eu beaucoup de succès auprès des adultes et des étudiants. Nous étions accompagnés par deux responsables de Caritas Cambodge qui parlaient l'anglais et un peu de français. Nous avons ainsi pu véritablement présenter notre pays, et la façon dont s'y déroule la vie quotidienne, en n'omettant pas de parler des formes de pauvreté en France. Nous avions également préparé une cassette vidéo montrant des scènes de vie en ville (transports en commun, embouteillages, le marché, les élections, une visite d'un hôpital, un mariage, la fête de la musique... ) et à la campagne (un déjeuner, la traite des vaches, la garde des moutons, d'autres animaux, un verger... ). Les cambodgiens se sont montrés particulièrement intéressés par les sujets pour lesquels ils pouvaient faire des comparaisons avec ce qu'ils vivaient tous les jours.

Parallèlement à toutes ces activités, nous nous sommes efforcés de jouer souvent avec les enfants des villages. Ces jeux, et tout ce que notre comportement d'étrangers présentait de curieux, n'ont certainement pas manqué de briser un peu la monotonie d'une vie rarement ouverte sur le monde extérieur.

Conclusions –perspectives

Du Cambodge, nous sommes tous, sans exception, revenus enchantés de la beauté saisissante de ce pays, mais aussi pénétrés de l'idée que peu de gens ont malheureusement de quoi y vivre dans des conditions correctes. Combien doivent se résoudre à quitter leur terre magnifique pour les bidonvilles insalubres de la capitale i Je suis donc heureux d'avoir pu contribuer, à une échelle même modeste, à rendre ce pays plus hospitalier pour ses propres habitants.

Et naturellement, je remercie Monsieur le Maire, qui m'a rendu financièrement accessible ce voyage. Je ne peux que l'encourager à accorder à d'autres de telles aides financières. Car nombreux sont ceux qui ont des idées généreuses, qu'ils ne peuvent mettre en oeuvre faute de moyens. C'est particulièrement vrai parmi les étudiants, qui souvent ne manquent pas de temps pour se consacrer à diverses actions humanitaires locales ou à l'étranger, mais ne peuvent le faire faute de ressources pour couvrir les frais liés à ces actions.

Commission Extra-Municipale des Jeunes de Neuilly sur Seine-
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