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De Singapour à Angkor …

Angkor Vât, le nom résonne comme une invitation au voyage. Qui n'a jamais rêvé de se rendre dans ce lieu mythique longtemps enfoui sous la jungle? Au-delà des temples, le Cambodge est une destination idéale pour les aventuriers en mal d'Histoire.

L'histoire débute ainsi: un jour de semaine, pendant une réunion entre l'équipe du Lien et celle de la chaine d'hôtels Raffles International. Le but est clair: promouvoir le tourisme au Cambodge auprès des français. On nous offre le voyage et la pension complète, leur seule demande étant que nous donnions une image "équilibrée" de ce pays. L'affaire est conclue, je me désigne volontaire et suis sauvée par la récente paternité de mon rédacteur en chef, qui le cantonne à Singapour.

Pour une personne qui a plutôt l'habitude de voyager "léger", avec pour compagnons le Lonely Planet, un sac a dos, de l'immodium, un drap et quelques dollars, à moi les hotels de luxe et la vie de palace!

Je pars donc assez excitée, seule et bien décidée à profiter de ces quelques jours de vacances. Dès la sortie de l'avion, l'énorme pancarte "Welcome Ms Fanny", me donne le ton du voyage: quand votre hôte n'est autre que le Raffles, oubliez vos soucis et laissez-vous guider. Le panneau "Nouvelles Frontieres" à côté parait bien pâle… Un groupe de touristes francais m'observe en se demandant qui est cette fille seule, reçue avec tant d'égards… une princesse slave en goguette ou une fille de magnat du pétrole en quête de sensations fortes?

Accueuillie par le directeur de l'Hotel Royal à Phnom Penh, j'avance dans ses couloirs interminables pour atterrir dans une chambre superbe, qui n'est autre que celle qu'avait occupé le Général de Gaulle lors d'une visite officielle (et qui porte désormais son nom)! J'aurais préferé la chambre de Jackie Kennedy ou celle de Somerset Maugham - à la rigueur celle d'André Malraux - mais la suite de de Gaulle, ce n'est pas très sexy! Les murs sont couverts de photos du grand homme en compagnie du roi Sihanouk. J'examine longuement les chaussons fournis par l'hôtel en me demandant si le Géneral les a portés; et le lit - y a-t-il dormi?

A Phnom Penh, je déambule dans les rues pour ressentir l'atmosphère de la ville et me perds dans le sombre "marché russe", où l'on peut se procurer un révolver, un hélicoptère, de l'opium, du tissu ou des poules. En fin de journée, les habitants se retrouvent sur une immense place et partagent un épi de mais et une bière; les enfants font un tour de manège, dans le bruit incessant de la ville, avec ses milliers de motos. La plupart des rues ne sont que des pistes de terre ocre, bordées de petites maisons, les arbres en bordure ont viré au rouge poussière. La vie quotidienne se déroule dans la rue: on y travaille, on y mange, on y dort, on s'y lave et on y survit… Il suffit de s'installer dans l'un des nombreux petits cafés pour sentir l'ambiance de Phnom Penh, les gens viendront vite discuter avec vous et on vous proposera même de l'opium… Malgré cette vie grouillante, les plaies des récentes années de guerre sont encore grandes ouvertes: des milliers de Cambodgiens ont été victimes des mines et la population reste meurtrie par des années de d'angoisse et de dénuement, passées dans des campements à la campagne, où posséder un livre ou le simple fait de porter des lunettes conduisaient en prison.


Après la poussière et le bruit, je retourne avec plaisir dans l'atmosphère fraîche du Royal Hotel. J'ai rendez-vous au bar avec le directeur - à cet instant, j'adresse une pensée reconnaissante à ma mère qui m'a toujours enjointe d'emporter en voyage autre chose qu'un short, car "on n'est jamais à l'abri d'un diner impromptu"! A vrai dire, je ne m'attendais pas à passer ma soirée dans le plus beau restaurant de Phnom Penh, pour un dîner aux chandelles, en tête-à-tête avec le directeur de l'hotel. Heureusement, il avait beaucoup de choses intéressantes à me raconter sur l'hôtel - son histoire et ses coulisses - et j'avais moi-même de nombreuses questions à lui poser sur la vie quotidienne à Phnom Penh. La cuisine servie est unique car le palais a fait don à l'hôtel du livre de cuisine royal, qui comprend les recettes ancestrales (et secrètes) de la cuisine khmer. Les cuisinières de l'Hotel Royal l'ont traduit et s'en sont inspirés pour élaborer un savant mélange franco-cambodgien. Ma soirée s'achève paisiblement dans l'immense lit, en compagnie du fantôme du Général. Départ à l'aube pour les temples d'Angkor-Vât tant attendus… Même accueuil qu'à Phnom Penh au minuscule aéroport de Siem Reap, où m'attend une Mercedes confortable. Le décor a complétement changé, nous sommes à la campagne; les gens circulent à vélo, les femmes travaillent dans les champs et les cigales chantent tellement fort qu'elles couvrent même le bruit des klaxons. C'est une destination idéale qui offre la possibilité de visiter les temples mais aussi de faire une ballade dans la campagne, de trainer dans la petite ville de Siem Reap - en un mot de s'évader de la grande ville.

La visite des nombreux temples d'Angkor est une question de moment. L'atmosphère, l'ambiance, la beauté du lieu varient complétement selon l'heure à laquelle on s'y rend. Un lever ou un coucher de soleil sur Angkor sont inoubliables, alors qu'un passage en pleine journée, sous la chaleur et au milieu des touristes, ressemble plus à un marathon qu'à une découverte émerveillée. Je me lève donc tôt et consacre la première partie de la matinée à la découverte des temples. Il y a suffisamment de coins et de recoins pour trouver un endroit tranquille, loin du passage, et s'y poser quelques instants. Dans le temple d'Angkor Thom, un groupe de sœurs, enveloppées dans un tissu blanc et les cheveux rasés, consultent le diseur de bonnes aventures. Il leur promet la paix éternelle. Plusieurs familles font la queue pour connaitre leur avenir, les thèmes reviennent souvent: l'avenir des enfants, le mariage des filles, la fortune, la santé… Un peu plus loin, j'entends des sons familiers, un groupe de touristes français ! Ils mitraillent les temples, parlent fort et distillent des commentaires choisis: "Si je pouvais avoir le petit vieux devant la porte du temple, ce serait plus typique".

Avec 400 000 touristes en 1999, le site d'Angkor est de plus en plus visité, les hôtels de toutes catégories se multiplient à Siem Reap, la ville voisine, et un million de visiteurs sont attendus pour l'an 2000! Le seul "filtre à touristes" reste l'aéroport qui accueuille uniquement de petits avions, d'une capacité de 300 personnes. Une autre solution pour se rendre à Angkor est d'utiliser le bateau et de remonter le Mékong, avec une navette rapide le voyage dure six à sept heures et la ballade vaut le détour (attention: Lonely Planet précise que le trajet par bateau reste assez dangeureux).

Tout prês des temples mais loin des touristes, je m'arrête dans un village sur la route de Banta Srei, à 40km de Siem Reap. A peine descendue de voiture, trente gamins s'agglutinent autour de moi et ne me quittent pas d'une semelle "Madam, madam, give me one million dollars"! Ils m'emmènent chez eux, dans les maisons typiquement cambodgiennes montées sur pilotis. Derrière la maison se trouvent les rizières, quelques cochons, des poules, certains habitants font fondre de la canne à sucre pour la transformer et la vendre sur les marchés. Les enfants lancent le concours du plus beau sourire, auxquel il est impossible de résister… Je pars ensuite à 30km de Siem Reap, pour le village flottant du Tonlé Sap, du nom du grand lac. Là, des pêcheurs vivent au grè des crues du Mékong et se déplacent cinq fois par an, vivant sur des maisons flottantes… Je me promène en bateau entre ces étranges et très rudimentaires habitations, en me demandant soudain à quelle époque nous sommes. Je pense à Singapour, Takashimaya, Hello Kitty, Internet et ces familles de pêcheurs qui n'ont pas changé leur mode de vie depuis des siècles. Même les méthodes de pêche demeurent traditionnelles, hormis les moteurs sur les bateaux. Une petite fille scrute l'horizon, sa chambre donne sur le lac à perte de vue, après sa "maison", le vide. Quel est son avenir, de quoi rêve-t-elle? Cela reste un mystère difficile à percer.

Fanny Landrieu, reporter au Lien (le magazine de l'Alliance Française de Singapour).
lien@alliancefrancaise.org.sg

Propos recueillis par Vladimir Kauffmann

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